"disent les imbéciles", Nathalie Sarraute

INTRODUIRE L'OEUVRE...

Une faute dans le titre ? Non, il s'écrit bien comme cela, sans majuscule et avec des guillemets. Étrange, quand même... Mais bon, à près tout, j'ai de l'expérience, j'ai déjà lu Enfance de Nathalie Sarraute pour le bac, je sais à quoi m'attendre : des points de suspension à la fin de chaque phrase - parfois même de chaque mot... - aux fameux Tropismes (analyse de sensations "fugitives") aux sous-conversations (étude de phrases, révélation de ce qui y est caché)... En tout cas, avec "disent les imbéciles", j'ai été servi.

CARACTÉRISTIQUES

"disent les imbéciles", Nathalie Sarraute
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Publié en 1978
Editions Folio
153 pages

L'AUTEUR

Voici une biographie de Nathalie Sarraute (1900-1999), très détaillée mais intéressante. Je vous conseille de découvrir cette femme de lettres, impliquée dans un courant littéraire qui nous est proche : le Nouveau Roman.


Russe par sa culture mais écrivain française, selon ses dires, Nathalie Sarraute partage son enfance entre Paris, Saint-Pétersbourg et la Suisse. Issue d'une famille bourgeoise cultivée, elle étudie les lettres à la Sorbonne, l'anglais et l'histoire à Oxford, la sociologie à Berlin, le droit à Paris. Avocate, elle plaide quelques affaires mais préfère dévorer les auteurs du XXe siècle tels Proust, Joyce et Woolf. Sa conception du roman en est bouleversée. Dès 'Tropismes' (1939), qui rassemble ses premiers textes, elle s'attache aux réactions internes, imperceptibles, que suscitent les conventions sociales et langagières des autres. Salué par Sartre et Max Jacob, le manuscrit est refusé par Gallimard et Grasset, et ce n'est que quinze ans plus tard qu'il est reconnu par la critique. Bientôt radiée du barreau après les lois anti-juives, Nathalie Sarraute se consacre entièrement à l'écriture. Son premier essai, 'Ere du soupçon' (1956), rejette les conventions traditionnelles du roman et refuse la description et l'analyse psychologique. Véritable manifeste du Nouveau Roman, il définit l'idée - partagée par Alain Robbe-Grillet, Michel Butor ou Claude Simon, auteurs de ce jeune courant – selon laquelle il existe un ressenti propre à chacun, qu'on ne peut nommer, et qu'il s'agit de révéler par le langage : dire l'indicible en somme. Prolongement de ses oeuvres romanesques, son travail de dramaturge place le langage au centre, remplaçant même les personnages. Ce 'théâtre du langage' intéresse immédiatement les metteurs en scène : Barrault monte 'Le Silence' et 'Le Mensonge' à l'Odéon(1967), pièces reprises par Lassalle pour inaugurer le Vieux Colombier en 1993. Pour Nathalie Sarraute, l'écrivain est bien plus un 'éveilleur de sensation' qu'un 'raconteur d'histoires'.
Sources: Site internet Evene, le 27/06/2011

POUR RÉSUMER...

Vais-je y arriver ? Non, c'est bel et bien impossible, je ne peux pas résumer "disent les imbéciles". Les personnages sont restreints à des éléments fugaces et partiels qui n'ont pas d'identité sinon des noms précis sans grande utilité. Nathalie Sarraute joue avec ces derniers en entretenant des discussions intéressantes avec eux. Nous découvrons ces personnages en même temps que l'auteur, ce qui est très surprenant, voire même déstabilisant. L'intrigue ? Aucune, ou alors des moments, des actions brèves parfois sans liens. Tandis que les chapitres se succèdent, rien n'avance ni évolue. Il n'y a pas de temps. -Mais qu'y a-t-il ? Des mots isolés, seuls, analysés, décryptés, savourés, qui dégagent des sensations, des Tropismes.

Voici sans plus attendre la quatrième de couverture extraite du texte. On retrouve ce style particulier tout au long de l'oeuvre.

"Des imbéciles. Imbéciles. Les imbéciles. C'est à ne pas croire. C'est lui qui vient de dire ça. Lui-même. C'est de sa propre bouche que sont sortis ces mots étonnants : des imbéciles. Ces gens-là, regardez, je vous les désigne, regardez-les bien. Vous voyez, ce sont des imbéciles. Les voici. Ils se nomment ainsi. Ils sont là, devant nous, immobilisés. Ils sont tout raides... comme inanimés... Ils sont emmaillotés soigneusement, entourés de bandelettes, sur leur visage des masques peints ont été posés ..." N.Sarraute, Editions Folio.

C'est spécial, hein ? Sachez que vous n'êtes pas au bout de vos surprises ! Toute l'oeuvre de Nathalie Sarraute est composée de jeux de style comme ceux-ci.

MON AVIS PERSONNEL

Mon avis au sujet de l'oeuvre est partagé. D'emblée, j'admire l'innovation stylistique proposée par Nathalie Sarraute, innovation qui vise à redéfinir totalement le cadre romanesque. Les conversations sont analysées mot à mot, des significations nouvelles parfois incongrues en ressortent. De même, à partir de mots courants s'exaltent de réelles sensations instantanées, éphémères, parfois très touchantes...
Nathalie Sarraute nous fait découvrir comment notre langage peut être manié, comment les mots raisonnent, parlent jusqu'à devenir étonnants, surprenants...
" Et voici encore... qu'est-ce que c'est ? où le placer ? Je ne trouve plus... je suis fatigué, tout s'embrouille, s'enchevêtre... s'étend... immense... sans contours... " "disent les imbéciles", Editions Folio. 
Surtout, attendez-vous à de longues réflexions intérieures comme celle-ci. Vous remarquez que Nathalie Sarraute cherche ses mots, elle les test un à un pour sélectionner l'ultime... 

Le personnage romanesque devient objet, témoin inconscient, dénudé d'utilité, il n'est plus "acteur" mais secondaire, réduit à un fantôme et comparé dans l'oeuvre à un "trou d'air". L'analyse des mots prime sur les personnages eux-mêmes. Il est très difficile d'énumérer tous les personnages car ils se confondent. Ce sont leurs paroles, leurs gestes qui sont plus importants. Cela m'est tout à fait nouveau, peut-être même trop nouveau.

En effet, ce que je reproche à Nathalie Sarraute, c'est d'avoir poussé à l'extrême ses fameux Tropismes. La lecture est ainsi très difficile, on ne sait jamais qui parle à qui, quel personnage est présent... Les chapitres s'enchaînent sans liens, ce qui est fort déroutant. J'ai été obligé de relire à plusieurs reprises l'incipit car il n'est pas facile de se replonger dans l'oeuvre après avoir arrêté. Je vous conseille donc de lire le texte de A à Z, sans interruption (c'est assez court). Notez que j'ai été "passif" durant certains chapitres, je me détachais totalement de l'oeuvre : la concentration est vitale pour suivre Nathalie Sarraute. Sachez aussi que l'auteur change quelque peu de style lors de certaines parties pour revenir vers quelque chose de plus "classique". Le style est ainsi rendu disparate, encore une fois déroutant
Je suis certain que cela ne plaira pas à tout le monde, car c'est très original, parfois même fatiguant. En guise d'anecdote, je me suis rendu compte que mes yeux ne "glissaient" pas sur le texte, mais faisaient des retours en arrière incessants, j'étais perturbé par les signes de ponctuation très - trop - importantes.

Même si la plupart des critiques au sujet de "disent les imbéciles" sont plutôt négatives, je pense que goûter à tout est primordial. Puisque vous aimez les romans, vraiment, essayez, vous verrez comment on peut modeler et redéfinir les limites de l'art romanesque...
★★
LES PLUS L'originalité de Nathalie Sarraute, la redéfinition du cadre romanesque et les jeux de style tout au long du texte.
LES MOINS Les ambiguïtés dans l'oeuvre, volontaires de la part de l'auteur, mais qui sont trop fréquentes, on se perd dans la narration, on ne sait presque jamais qui parle et quels personnages sont impliqués...
Ma critique vous a donné envie de lire l'oeuvre de Nathalie Sarraute ?
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4 commentaires:

  1. Je n'ai pas lu "disent les imbéciles". Je connais l'auteur par "Portrait d'un inconnu", lu jadis, et "Les Fruits d'Or", actuellement sous ma loupe. S'il est vrai que la vague-hésitation narrative (qui parle ?) peut parfois agacer, il demeure qu'elle est la mise en question radicale d'une certaine conception du sujet, précisément celui qui prétend narrer, identique, fixe, ex-statique et assuré d'un moi inébranlable. Le sujet de Sarraute est celui dont parle la psychanalyse : une construction plurielle et morcelée, qui s'ignore comme telle, et qui se fait des idées sur soi.

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  2. "disent les imbéciles" n'est pas une lecture facile. J'ai lu le texte pour le plaisir, mais un travail approfondi est nécessaire pour bien comprendre...

    Si tu as apprécié d'autres oeuvres de Sarraute, il serait très intéressant de pouvoir les comparer avec "disent les imbéciles".

    A part cela, le titre m'est difficilement justifiable, la parole est certes un élément central du texte, mais je ne vois pas à quoi cela peut concrètement renvoyer.

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  3. @Serial Shopper - Merci pour votre commentaire !

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